LES ARCHITECTURES DU SYSTÈME VILLE

Le « système ville » est l’ensemble des systèmes et filières qui organisent le fonctionnement matériel de la ville. Ces centrales d’énergie et relais de distribution d’électricité, centrales de chauffage urbain, réservoirs d’eau, canaux, stations d’assainissement, infrastructures de transport et de communication, centres de maintenance et dépôts de transport, entrepôts de vivres et de marchandises, messageries logistiques, distributeurs de matériaux de construction, hôtels d’activité, plateformes de transbordement, gares de triage, centrales à béton, centres de traitement des déchets et de recyclage, pépinières horticoles pour jardins publics, centres de données informatiques, stations de mesure, relais téléphoniques, sont les représentants construits de leurs multiples filières. Ce sont les « architectures du système ville ».
Reconnaître l’existence de ces architectures du système ville en tant que telles invite à les comprendre. Souvent mal perçues, elles sont pourtant indispensables au fonctionnement de la ville.

Dès lors qu’elles sont identifiées pour ce qu’elles sont, les architectures du système ville laissent entrevoir ce qu’elles pourraient être. Les notions qui suivent sont tirées des traits de caractère exemplaires de bâtiments ou lieux existants constitutifs du système ville inventoriés par notre recherche. Elles énoncent aussi, chacune, des arguments pour l’intégration toujours plus grande de ces dispositifs dans l’agglomération urbaine, et en retour, l’affirmation d’un caractère urbain des zones productives. Sans nécessairement prôner le productivisme des villes et pour les villes.

 

A travers six grands traits de caractère que peuvent revêtir ces constructions, est proposée l’instauration d’une ville productive, c’est-à-dire l’intégration et l’acceptation dans la métropole de l’industrie, de l’artisanat et des infrastructures, mais également le retour à la ville des actuelles zones industrielles et artisanales. Produire dans l’agglomération urbaine, mais aussi ré-urbaniser les lieux de production.

 

SIX CARACTÈRES POUR INTÉGRER LA PRODUCTION

Ces monuments productifs à valoriser, spécifiques à la banlieue (Alter-monument), ces infrastructures ou sites à vocation régionale qui viennent ménager une fonction de proximité (Double-face), ces constructions qui s’établissent pour reconquérir ces chutes inutilisées du territoire (Colonie), ces nouvelles industries plus écologiques qui sont aussi plus acceptables par la population (Eco-fabrique), ces nouveaux types d’unités productives distribuées comme les micro-centrales d’énergie ou micro-réservoirs d’eau (Dé-centrale), ces infrastructures au positionnement stratégique vital à encourager (Ni trop loin-ni trop près) sont d’autant de visions nouvelles et concrètes pour renverser la donne sur le territoire. Ce sont autant d’arguments et de cartes à jouer en faveur de l’intégration toujours plus grande de la production dans l’agglomération urbaine. Hier relégation des territoires et séparation des fonctions, aujourd’hui autre forme de ville, la périphérie peut être réparée : productive, mixte, spacieuse, confortable, champêtre, ouverte, plus autonome.

Pourquoi localiser dans les agglomérations les productions qui peuvent l’être ? Pourquoi donner aux industries un caractère urbain ? Tout d’abord, parce que mettre en place des circuits courts entre production et consommation, dans l’énergie, l’alimentation, l’eau, les déchets, réduirait coûts, transport, et impact écologique de la ville. Ensuite, parce qu’une ville mixte où cohabitent activités, bureaux, logements, est plus habitable qu’une juxtaposition de zones monofonctionnelles d’industries ou de pavillons. Enfin, parce que produire dans l’agglomération limiterait l’étalement urbain des zones d’activités et rapprocherait les habitants de leur bassin de travail.

Mais face à la désindustrialisation de l’Europe des vingt dernières années, quelles bases productives reste-t-il donc ? Sur quelles bases existantes peuvent s’installer ces principes d’une ville productive ? Restent les filières du système ville : approvisionnement, stockage, infrastructures, services locaux, sont des installations non délocalisables. Partir de ces modèles atrophiés comme bases pour relocaliser la production – et sa distribution – dans les agglomérations urbaines, tout en garantissant une compatibilité avec celles-ci, permettrait aux territoires de tester les hypothèses urbaines d’une circularisation de son économie de production/consommation.

 

 

ALTER-MONUMENT

Ouvrage d’architecture remarquable qui constitue un organe productif du territoire. Se distingue d’un monument par son caractère vivant ou vital pour le territoire.

Les organes productifs et distributifs (eau, énergie, déchets, marchandises…) qui nourrissent la ville-centre sont souvent rejetés à sa périphérie. Certains ont une emprise si grande par leur taille qu’ils acquièrent de fait le statut de monument. Ce sont les  alter-monuments, des monuments productifs en activité. Un alter-monument est donc un ouvrage d’architecture remarquable qui constitue un organe productif du territoire. Il se distingue d’un monument par son caractère vivant ou vital pour le territoire. C’est le type de grands dispositifs spécifiques à la banlieue que les villes-centres n’ont pas. Jusqu’alors considérés comme des plaies dans le paysage urbain, ou comme des sources de pollution, ces organes vitaux du territoire représentent pourtant les coulisses de la ville-centre qui peuvent gagner à être montrées et mises en valeur, dès lors que des dispositifs écologiques les rendent plus compatibles voire désirables dans leur environnement. Ils ont vocation à être plus acceptés dans les zones urbaines, et même accessibles au public, en partie ou en totalité.
Les processus de réhabilitation des anciens monuments industriels en monuments culturels au tournant du XXIe siècle ont ouvert la sensibilité du public à ces bâtiments qui ont gagné depuis le XXe siècle une valeur esthétique incontestable (Gropius, 1913), mais en substituant un usage unique (industriel) par un autre (culturel). Les alter-monuments pourraient dès lors se charger d’une double fonction productive et culturelle, à la manière des stepwells indiens, à la fois temples et réservoirs d’eau.


centrale de production d’électricité
station de traitement de l’eau
réservoir
silo
château d’eau

 

 

NTL-NTP

pour Ni Trop Loin, Ni Trop Près. Se dit de la position stratégique d’une infrastructure vitale au fonctionnement du Système Ville, position ni trop loin des utilisateurs, ni trop proche car trop encombrante ou coûteuse.

 

Les activités de production sont à chaque extension urbaine repoussées hors de la ville-centre à cause du manque de place et du prix des terrains. Pourtant, elles ne peuvent pas s’éloigner trop de ce qu’elles servent : le bassin de consommation pour les entrepôts, les immeubles et réseaux d’égouts pour les stations d’épuration, les déchets à collecter pour les centres de déchets. Les Ni Trop Loin-Ni Trop Près (NTL-NTP) sont des dispositifs qui sont les organes servant la ville-centre, indispensables à son fonctionnement. Leur position de relai, stratégique, se trouve obligatoirement dans la zone urbanisée. Les intégrer aux portes des centres-villes devient un enjeu majeur et argumente pour leur optimisation spatiale (verticalisation, mixité fonctionnelle).


entrepôts de vivres et de matériel
stations d’épuration

centres de traitement de déchets
pépinières municipales

centrales d’énergie
centre de maintenance

 

 

 

eco-fabrique

Installation qui tend à ne pas présenter d’inconvénient pour la commodité des riverains, la santé, la sécurité, la salubrité publique, la protection de la nature et l’environnement et la conservation des sites.

 

 

L’intégration des dispositifs productifs dans la ville pose régulièrement le problème des pollutions et risques qu’ils génèrent. Une éco-fabrique est un lieu dans lequel une installation tend à ne pas présenter d’inconvénient pour la commodité des riverains, la santé, la sécurité, la salubrité publique, la protection de la nature et l’environnement, la conservation des sites. Elle se distingue d’un lieu de production conventionnel par son impact écologique réduit et son acceptabilité dans l’environnement, à différents degrés.
Dès lors qu’elle offre ces garanties de pollutions réduites à un niveau de sécurité suffisant, la production devient acceptable dans les villes. L’émergence d’éco-filières de production laisse entrevoir l’établissement d’écosystèmes artificiels production/consommation, encore partiels, (Erkman, 2004) par des mises en collaboration de filières différentes. La méthanisation est l’exemple d’un croisement entre filière énergie et filière déchets.  La mise en valeur politique et sociale de cette économie « cleantech » comme étendard local ou régional peut créer de nouveaux lieux de signification, les éco-fabriques.


artisanat, petite logistique urbaine
unités de production d’énergies par méthanisation
transport décarboné basse vitesse
phytoépuration
phytodépollution
centre de recyclage basse émission

 

 

 

double-face

Caractère d’un ouvrage d’architecture ou d’infrastructure à vocation régionale qui offre également une dimension de proximité. Qui en ce sens possède une face régionale et une face locale. Se distingue d’un dispositif qui ne négocie pas avec les milieux où il s’implante.

 

Les territoires périphériques des métropoles sont peuplés d’ouvrages qui les occupent sans les desservir. Ces infrastructures ou équipements sont d’autant plus difficiles à accepter localement que les retombées positives (service, développement, emploi), globales, se diffusent sur une zone étendue bien au delà du milieu d’accueil. Inversement, les retombées négatives (pollutions, enclavement, risques) se concentrent sur un périmètre limité.
Un ouvrage double-face est une architecture ou une infrastructure à vocation régionale qui offre également une dimension de proximité : elle possède une face globale et une face locale, par exemple la vente sur entrepôt, le magasin d’usine, le centre de traitement des déchets visitable, la vente à la ferme, équipement local par un partenaire global voisin…).
Il se distingue d’une infrastructure qui ne négocie pas avec les milieux où elle se pose. Les propositions double-face pourront mettre en avant diverses formes de partenariat entre l’infrastructure et le milieu où elle « atterrit », à des fins de densité (2 fonctions en 1), d’efficacité, d’acceptation sociale, de communication, de pédagogie ou de stratégie commerciale complémentaire.


vente sur entrepôt
magasin d’usine
centre de traitement des déchets visitable
vente à la ferme
industrie et chauffage urbain local
équipement local combiné à un partenaire global

 

 

dé-centrale

Ensemble de plusieurs ouvrages construits qui décentralise une activité habituellement centralisée. Se distingue d’une centrale uniquement par son dispositif fragmenté, dispersé, ou en réseau.

 

Parce que les filières qui composent le Système Ville sont gérées par des opérateurs massifiés, au service d’une population dont on a défini des besoins massifs, les fonctions productives du territoire sont communément regroupées dans des centrales. La centralisation, si elle autorise contrôle, mutualisation et optimisation des opérations de production, est souvent choisie pour les économies d’échelles qu’elle suppose. Or il peut arriver que ces centrales soient inefficaces sous l’effet de plusieurs contraintes (Hourcade, 1985) : éloignement de la production de sa consommation, imprévisibilité de la demande (qu’un flux massif préfère massive et constante), rigidité du dispositif, taille si grande qu’elle suppose d’autres contraintes (intégration au milieu, dépenses non linéaires).


décentrale d’énergie

micro-stockage urbain

ferme de panneaux solaires
éoliennes
réservoirs de récupération de l’eau de pluie
toilettes productrices de gaz

 

 

 

co-lonie

Architecture ou construction s’établissant dans une région étrangère ou a priori défavorable, qui vient co-exister avec l’existant.

 

 

Les parcelles d’industrie, les hangars d’activités, ou les sites d’infrastructures, ou même les logements, laissent systématiquement des chutes inhérentes à leur installation.
Une co-lonie est une construction s’établissant dans ces sites étrangers ou a priori défavorables, qui vient co-exister avec l’existant. Négocier une récupération de ces chutes inutilisées pour y implanter autre chose permettrait de valoriser du micro-foncier, bien situé, viabilisé et proche des réseaux, qui autrement n’aurait pas de valeur, tout en évitant l’urbanisation de terres agricoles ou naturelles lointaines. Ce mouvement d’urbanisation des zones industrielles ferait dépasser la question de la friche industrielle à reconquérir et de maintenir l’activité en posant les conditions de la cohabitation habitat/industrie (mise à distance, précautions acoustiques, pollutions éventuelles). En retour, l’habitat peut receler des chutes inutilisées où installer des fonctions productives ou distributives (toits-terrasses, jardins, chutes de parcelles habitables).


construction en sous-face d’autoroute
logements en zone d’activités
réservoir d’eau de pluie sur toiture
micro-entrepôt sur micro-parcelle
potager sur toit-terrasse